Baudelaire, par Amédée Cloux

LE CHIEN MORT (l)

Nous étions tous les deux dans le jardin où pousse
La violette au bord de l’eau,
Et, la main dans la main, sur l’étroit banc de mousse.
Nous regardions le clair ruisseau.

Car les eaux en chantant coulaient resplendissantes
Aux rayons du grand soleil d’or…
Sur un lit de lichens, parmi les fleurs brillantes
Devant nous gisait un chien mort.

Les bousiers d’azur avec les mouches vertes
Fourmillaient sur l’amas gluant ;
Les yeux étaient rongés, les entrailles ouvertes,
Le ventre suintait béant ;

Le sang s’était caillé dans les poils de la bête.
Coagulés en noirs grumeaux ;
Et l’odeur de la mort nous montait à la tête,
Pénétrant, acre, en nos cerveaux…

J’entourai de mon bras sa taille bien aimée,
Aussi flexible que les joncs.
Et vers moi se pencha sa tête parfumée
Qui m’inonda de cheveux blonds :

Regarde, dis-je alors, comme en cette carcasse.
En ce chien mort liquéfié.
Un monde tout entier vit, va, passe et repasse
Multicolore et varié !

Dans ces orbites creux, entre ces crocs fétides,
Vois, par ce printemps radieux,
Les rendez-vous d’amour des cloportes avides
Et des charançons noirs et bleus !

Les mouches à charbon, lustrant leurs fines ailes,
Pompent à deux les boyaux mous ;
Regarde, les vois-tu mâles avec femelles ?
C’est partout l’amour.. . Aimons-nous !…

Ma beauté regarda les insectes sans nombre,
Rougit et baissa ses yeux bleus,
Et, cherchant le mystère, au fond du grand bois sombre
Nous disparûmes tous les deux.

*

(1) La Liberté, 15 février 1872. — Il ressort d’un article : Hier et demain, Un effacé volontaire, paru à la Lanterne sans signature le 2o avril 1883, que le Chien Mort est un pastiche d’Amédée Cloux. L’auteur raconte notamment : « L’éditeur Pincebourde, — un nom prédestiné — qui était en train de faire une édition de Beaudelaire (sic), y comprit pieusement le Chien Mort, et ce ne fut que sur l’aveu même de Cloux, lequel eut pitié de lui, qu’il le fit disparaître.»

Baudelaire : Œuvres posthumes (1908). p.79
Mercure de France

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François Villon, par Laurent Tailhade

Ballade 14 juillet

Clairons, trompettes et hautbois,
« Chant du départ » et « Marseillaise »
Beuglent sur le pavé de bois.
Les rousses-cagnes, dans leur fraise,
S’en vont au pourchas de la braise
Près du quai Michel, ce Lido ;
Voici le lendemain du treize :
Ça se fête degueulando.

Joseph Prudhomme et Pipenbois,
Les gentlemen de la Corrèze,
Ceux du Perche et ceux de l’Artois
Éructent mainte catachrèse
(Au veau l’on reconnaît la fraise !)
Le roussin avec le bedeau
Se convomissent à leur aise :
Ça se fête degueulando.

Mais, où donc est la fleur des pois ?
Montesquiou, Péladan, Barrès-e,
Les Bourget et les Dieulafoy
Sollicitant la diurèse ?
Les ceuss qui viennent de Manrèse,
Bloy vociférant son credo
Et frère Yves en Navarraise ?
Ça se fête degueulando.

envoi

Prince, qu’éleva dans Sorrèze
Un moine à tripes de vedeau,
Plus n’est besoin de rime en « rèse » :
Notre joie est combien frrrançaise !
Ça se fête degueulando.

Laurent Tailhade,
À Travers les Grouins
P.-V. Stock, éditeur, 1899 (pp. 109-118).

Baudelaire, par Reboux & Müller

Paul Reboux et Charles Müller

À la manière de… (1921)

Baudelaire

 UT ERUCTENT QUIRITES

Dans le palais de jade où tu tisses tes rêves,
Ô mon spleen, je contemple, en fumant le houka,
L’étrange accouplement qui rapproche deux Èves :
La géante Chum-Chum, la naine Sélika.

Chum-Chum vient de la Chine et Sélika d’Afrique,
L’une, jaune, est pareille à quelque énorme coing,
L’autre est couleur de nuit, Sapho microscopique.
Et leur disparité s’oppose et se conjoint.

De la gloire pourtant leur entr’ouvrant la porte,
Je peux les égaler à ces affreux dragons
Qu’un amour de poète en son sillage emporte
Comme un char enflammé traîne de vieux wagons :

Elvire, ange égrotant, insalubre maîtresse
Qui vomit un poumon à chaque mot d’amour,
Squelette à peau tendue, et dont, sous la caresse
Le thorax décharné sonne comme un tambour.

Cassandre, Hébé des champs, rinceuse de vaisselles
Qui captiva Ronsard en lui nouant au cou.
Parmi des puanteurs suffocantes d’aisselles,
De ses seins pendillants le collier tiède et mou.

Laure, vase béat, dont un lyrique chantre
Illustra la pudeur en immortels accents,
Quand, obscène bourgeoise, elle étalait un ventre
Éternellement plein de fœtus bondissants.

Béatrice, succube affreux, que les Vampires,
Les Stryges, les Démons, les Larves, les Maudits
Chassèrent, dégoûtés, et qui, de leurs empires.
Roula de chute en chute au fond du Paradis !

Abominables sœurs de ces inspiratrices,
Ignobles alambics d’où coule un vin sacré,
Chum-Chum et Sélika, gorgez-moi de vos vices
Et saturez d’oubli mon cœur désespéré !

Poursuivez âprement votre âpre jouissance,
Flagellez-vous du fouet, du stick et du bambou.
Et de ses aiguillons que la concupiscence
Larde vos corps tordus comme du caoutchouc.

Et puissiez-vous un jour dans votre hymen immonde
Où la hideur s’accouple à la lubricité,
Engendrer sous mes yeux, épouvante du monde,
Le monstrueux enfant de la stérilité !

Paul Reboux et Charles Müller
Bernard Grasset Éditeur, 1959 (première et deuxième série, pp. 57-59).

Pastiche de Baudelaire, par Maurice Rollinat

Maurice Rollinat
Les Névroses

CHOPIN

À Paul Viardot.

Chopin, frère du gouffre, amant des nuits tragiques,
Âme qui fus si grande en un si frêle corps,
Le piano muet songe à tes doigts magiques
Et la musique en deuil pleure tes noirs accords.

L’harmonie a perdu son Edgar Poe farouche
Et la mer mélodique un de ses plus grands flots.
C’est fini ! le soleil des sons tristes se couche,
Le Monde pour gémir n’aura plus de sanglots !

Ta musique est toujours – douloureuse ou macabre –
L’hymne de la révolte et de la liberté,
Et le hennissement du cheval qui se cabre
Est moins fier que le cri de ton cœur indompté.

Les délires sans nom, les baisers frénétiques
Faisant dans l’ombre tiède un cliquetis de chairs,
Le vertige infernal des valses fantastiques,
Les apparitions vagues des défunts chers ;

La morbide lourdeur des blancs soleils d’automne ;
Le froid humide et gras des funèbres caveaux ;
Les bizarres frissons dont la vierge s’étonne
Quand l’été fait flamber les cœurs et les cerveaux ;

L’abominable toux du poitrinaire mince
Le harcelant alors qu’il songe à l’avenir ;
L’ineffable douleur du paria qui grince
En maudissant l’amour qu’il eût voulu bénir ;

L’âcre senteur du sol quand tombent des averses
Le mystère des soirs où gémissent les cors ;
Le parfum dangereux et doux des fleurs perverses
Les angoisses de l’âme en lutte avec le corps ;

Tout cela, torsions de l’esprit, mal physique,
Ces peintures, ces bruits, cette immense terreur,
Tout cela, je le trouve au fond de ta musique
Qui ruisselle d’amour, de souffrance et d’horreur.

Vierges tristes malgré leurs lèvres incarnates,
Tes blondes mazurkas sanglotent par moments,
Et la poignante humour de tes sombres sonates
M’hallucine et m’emplit de longs frissonnements.

Au fond de tes Scherzos et de tes Polonaises,
Épanchements d’un cœur mortellement navré,
J’entends chanter des lacs et rugir des fournaises
Et j’y plonge avec calme et j’en sors effaré.

Sur la croupe onduleuse et rebelle des gammes
Tu fais bondir des airs fauves et tourmentés,
Et l’âpre et le touchant, quand tu les amalgames,
Raffinent la saveur de tes étrangetés.

Ta musique a rendu les souffles et les râles,
Les grincements du spleen, du doute et du remords,
Et toi seul as trouvé les notes sépulcrales
Dignes d’accompagner les hoquets sourds des morts.

Triste ou gai, calme ou plein d’une angoisse infinie,
J’ai toujours l’âme ouverte à tes airs solennels,
Parce que j’y retrouve à travers l’harmonie,
Des rires, des sanglots et des cris fraternels.

Hélas ! toi mort, qui donc peut jouer ta musique ?
Artistes fabriqués, sans nerf et sans chaleur,
Vous ne comprenez pas ce que le grand Phtisique
A versé de génie au fond de sa douleur !


Source : Fasquelle, 1917 (13e mille) (pp. 53-55). https://fr.wikisource.org/wiki/Les_N%C3%A9vroses

Nyctale est superstitieux

Un pastiche de La Bruyère par Charles Nodier

« Quoique le soleil touche à la fin de son cours, il n’est pas encore jour chez Nyctale; gardez-vous de le réveiller. Son sommeil a probablement été retardé par les croassements d’un oiseau de mauvais augure ou par les hurlements d’un chien perdu. Les songes qui lui sont survenus depuis sortaient tous de la porte d’ivoire, et il attend encore ceux du matin, qui ne manquent jamais d’apporter d’utiles enseignements pour la conduite de la vie. N’espérez pas l’entraîner d’ailleurs dans quelque divertissement, car c’est aujourd’hui vendredi, un jour fâcheux, un jour contraire et néfaste, nigro notanda lapillo. Mais voilà Nyctale qui vous suit tout pensif, quoiqu’il ait chaussé son premier escarpin du pied gauche, et qu’il vienne de buter, en sortant, contre le seuil de sa porte. Vous avez pour le maîtriser quelque pierre constellée ou quelque talisman sympathique, puisque vous le décidez à prendre part à votre banquet dans cette maison, qui est la seule du quartier où les hirondelles n’aient pas fait leur nid dans les travées des fenêtres et entre les solives du plafond. Tout à coup cependant son visage se rembrunit. Ne s’est-il pas assis par mégarde en face du méchant miroir de Bohême qu’un lourdaud de valet rompit l’autre jour ; ou bien aurait-il trouvé son couvert d’argenterie en croix à côté d’une salière renversée ? Je me trompe : il est occupé d’un soin vraiment sérieux, il compte les convives un à un; et maintenant que vous le voyez pâlir et trembler, il vient de s’assurer pour la troisième fois qu’ils étaient treize. A compter de ce moment il n’y a plus de repos pour Nyctale. Les mets les plus délicats se changent en poison sous sa main comme au festin des harpies, et il ne cherche qu’un prétexte pour sortir, quand la couronne de lumignons brûlants qui fait pencher les mèches négligées l’avertit heureusement qu’il doit recevoir aujourd’hui à son logis une visite ou un message. Il s’esquive subtilement, sans que personne ait pu deviner la cause de sa tristesse et de son impatience. Nyctale est homme de bien, de savoir et de bon conseil, dont les honnêtes gens font état, qui s’est montré propre aux affaires, et qui se porte avec prudence et fermeté dans l’occasion, mais Nyctale est superstitieux. »

*

Charles Nodier (1780-1844) : « M. de la Mettrie»,  Contes de la veillée, pp. 297-298. Paris, Charpentier.
Archive.org : https://archive.org/stream/contesdelaveil00nodi#page/296/mode/1up

 

Pseudo oraison funèbre d’Ernest Renan

Pseudo oraison funèbre d’Ernest Renan, prétendument écrite par Edmond de Goncourt. Le texte, paru dans le Gil Blas en 1892, est illustré par Willette. L’auteur, Francis Chevassu, journaliste au Figaro, écrit sous le nom d’emprunt de Bazouge, référence au personnage du croque-mort de L’Assommoir d’Émile Zola.

« Le pseudo discours funèbre s’organise autour de deux petites anecdotes fictives, des récits de boutades dont Renan aurait fait les frais, racontées à la manière du Journal, ainsi indirectement pastiché. La charge satirique vise toutefois moins l’orateur, dont sont au passage dénoncées la perfidie et la vanité, que l’auteur de Les Origines du Christianisme, dont Francis Chevassu met en scène quelques caractéristiques psychologiques souvent évoquées par ses détracteurs : catholicisme à la fois mal renié et mal assumé de l’ancien séminariste, sournoiserie, sexualité inexistante, ambitions féroces. » Par Gaëlle Guyot-Rouge, Les Goncourt au miroir des pasticheurs, Acta fabula, vol.7, n°6, Novembre-Décembre 2006 : http://www.fabula.org/revue/document1696.php

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Enterrement de Renan
Discours de M. Edmond de Goncourt

Un soir, à la fin d’un de ces dîners chez Magny où nous nous réunissions entre personnages illustres, je dis à M. Renan, qui causait de Port-Royal avec Sainte-Beuve, dans un coin : — Pourquoi diable vous obstinez-vous à porter ces redingotes de séminariste : vous me rappelez M. de Sainte-Agathe. Plût au ciel que je ressemblasse à ce saint homme, répondit-il en avançant avec effort son corps mouvant enfoui dans un fauteuil Voltaire — ironie délicieuse qui ne nous échappa pas, à mon frère ni à moi — ; j’ai souhaité aussi d’abdiquer ma volonté au profit d’un maître suprême et d’être seulement ici-bas un humble instrument entre les mains du Seigneur ! Messieurs, je n’ai jamais goûté Molière, chez qui je ne rencontre pas le sens artiste : ce jour-là, je le compris. L’homme au petit collet se trouvait devant moi, en chair et en os, sous la lumière brutale des becs de gaz; je devinai tout de suite qu’il ne me pardonnerait jamais celte franche familiarité. Je ne me trompais pas. Plus tard, quand mon rôle d’historiographe des lettres me força de le mettre en scène, son acrimonie se réveilla soudainement. L’homme explique l’homme de lettres : sa phrase a des caresses suspectes, des attouchements singuliers de bedeau excité, mais impuissant, qui jamais ne viola une idée. Quand il apporta chez Magny son Saint Paul, développant avec complaisance les difficultés avec lesquelles il avait restitué les voyages de cet apôtre, le profit qu’il en attendait pour l’histoire de l’humanité, Théophile Gautier lui dit : — Mais allez donc à Montmartre, n. de D…, il y a plus d’humanité dans la tête d’une petite modiste vivante que dans la cervelle de vos calotins historiques ! Nous nous amusions toujours de la physionomie effarée qu’il opposait à ces rudes boutades. Mais Montmartre, les petites femmes, les modèles, rien de tout cela ne l’intéressait ; ses vœux extrêmes de concupiscence n’allaient pas au delà de ce rêve platonique, qui est le dévergondage mystique des vieux ecclésiastiques : un fauteuil à l’Académie et peut-être un siège au Sénat. Son petit collet, en effet, aimer à se frotter à la puissance, au succès.

renanIl se plaisait au commerce des pouvoirs établis et des gloires consacrées. Il nia Hugo jusqu’au jour où de le coudoyer lui parut profitable. De même il ne comprit jamais nos œuvres. Notre belle étude sur Manette Salomon , à laquelle Théo faisait allusion en l’opposant à son roman sur Saint Paul , échappa tout à fait à son intelligence.

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La Société des gens de lettres, qui n’a pas à apprécier les caractères, mais les talents officiels, ne pouvait s’empêcher d’envoyer un représentant… A ce moment, les murmures qui allaient croissant depuis le début de cette singulière oraison funèbre, éclatèrent en une vigoureuse protestation. Les assistants les plus voisins de M. Edmond de Goncourt s’écartèrent, tandis que M. Abraham Dreyfus, toujours chevaleresque, prononçait quelques mots d’excuse et donnait la parole à

M. Camille Doucet (…)

*

> Les grands enterrements, par Chevassu Francis (1861-1918) dit Bazouge – Paris : H. Simonis Empis. 1892.
Source : archive.org. : https://archive.org/stream/gri_33125014432963#page/n47/mode/2up

Interview imaginaire

– Le sociologue sportif : Ben alors ? Qu’est-ce qui c’est passé ? Vous étiez tout nerveux, fébriles, aventureux, déboussolés, crispés…

– L’entraîneur ministrable : Ch’ais pas, les autres étaient morts de faim… Alouette ! On s’est fait enfiler profond le cul dans la bassine et plus moyen de s’en sortir. On n’a pas su maîtriser notre destin. Le béchigue nous a filé entre les pattes. Pourtant ils sont comme nous, ils ont quinze bras quinze jambes !

– Le sociologue sportif : Vous aviez la tête dans le maillot jaune, avant de la mettre dans le sable, sur la pelouse… dans les choux… au bord du gouffre. Pourtant sur votre calendrier, les joueurs n’ont pas l’air d’avoir de pellicules dans les cheveux, alors qu’ils étaient très émotifs sur le terrain.

– L’entraîneur ministrable : Manquerait plus que ça ! Des pellicules ! Pourquoi pas de l’acné ! On est sous Head & Shoulders de Procter& Gamble qui depuis plus de 40 ans n’a qu’une idée en tête : éliminer les pellicules et qui a réussi ce challenge grâce à une formule Hydra-zinc, au brevet exclusif qui…

 – Le sociologue sportif :  Un manque de protéines, de vitamines ?

– L’entraîneur ministrable : Que dalle, on est nourri  au Madrange !

– Le sociologue sportif :  Mais peut-être que vous n’avez pas su allier les valeurs de bien être et de convivialité que votre équipe entretient avec ce jambon et la rage de gagner en bouffant les couilles des Pumas.

– L’entraîneur ministrable :  Peut-être… Mais je me demande, finalement, si pendant la phase de préparation de la coupe du monde, on n’a pas trop fait l’impasse sur le pruneau. C’est important le pruneau, fruit d’un savoir-faire ancré dans le patrimoine culinaire du Sud-Ouest depuis la plus haute antiquité et qui satisfait aux exigences actuelles d’une alimentation saine et équilibrée alliant diététique et gourmandise.

– Le sociologue sportif : De toute manière vous avez perdu.

– L’entraîneur ministrable : Si ça continue, il va falloir que ça cesse ! Mais en fait le résultat on s’en fout, ce qu’il faut c’est gagner ! Et ne pas oublier la règle des trois P : pousser, plaquer, courir.

Les aventures de Nicolettinotello

Les aventures de Nicolettinotello et de son bourreau Mort-Feu

Mort-Feu entra chez Nicolettinotello les yeux teintés de rouge, la pelisse râpée, maigre comme carogne et son cuir de  la face jaunasse comme vieilles dents de palefroi de réforme.
« Quoi-ce, bel Ancoucou ? » dit le roitelet en se moquant de son bourreau en parler breton, car il n’aimait ni ce patois ni les gens qui le parlaient.
– Je suis malenpoint, Sire.
– Ah ? dit le sire.
– Oui da, mon Aérostat. J’ai un vermisseau long comme quinquennat, vorace comme quaque-quarante qui me bouffe mon manger au ventre. La bête ne me laisse pas un rogaton des migreux, migreuses et migrelots que je dévore. J’ai beau, j’ai beau, j’ai beau me bâfrer de forains et d’étrangers rien ne tient au ventre…
– Allons donc !
– Si fait mon Roiteletinou ! Et Dame Faim gueule tant de matines à complies que ce tantôt encore je bouffais des cadavres de hérissons et de chats sur la route pour la lui  mettre en veilleuse.
– La raison que tu putoyes la mort tant et plus !
– Que nenni, mon Présipoupoute. Je me lavais la goule dès sustentation achevée, et ma poisseuse pelisse changeait par icelle proprette.
– Alors, dis-moi d’où vient ce fumet de morgue des Enfers ?
– La cause, ici, en est ton cervelet que tu sens par ton nez. La chose est rare encore que maintes fois attestée dans la Vies-des-Rois-Saints .
Étonné de ce nouveau don du ciel qui le gâtait fort, Nicolettinotello éternua dans sa paume pour humer ses boyaux de tête.
« Diabolo ! Je suis en avance sur ma putréfaction ! Tellement que je dirais être trépassé depuis maintes lunaisons !
– Tu dis bien ! fit Mort-Feu. »
Et, comme Dame Faim criait encore famine, il croqua prestement une pièce de la joue et une de la fesse du défuncté vivant.
« Comme tu y vas ! cria Nicolettinotello.
– Mais Seigneur, tu es perpétuel autant qu’en expansion. Un peu de moins en plus de ta personne ne te fera pas disparaître !
– C’est vrai, reconnu sa Hautesse.
En vérité il aimait qu’on l’aimait mort ou vif, car il avait lu dans sa Vies-de-Rois-Saints que lorsqu’on mangeait de la royauté c’était bon signe.
« Alors, que t’en dis-tu de ma viande ? demanda-t-il à son bourreau.
– La joue est molle et la fesse est grasse, oracula Mort-feu. Il te faudrait rire et courir pour musculer le haut et le bas.

Reconnaissant que le conseil était bon Nicolettinotello dit :« Je suivrais ton avis. Et pour te remercier, je te donne concession à perpétuité dans les cimetières du royaume pour étancher ta grande faim et celle de ton vermisseau. Creuse, prends de la peine : c’est le fonds qui manque le moins.»

Et dès ce jour, on vit courir à qui mieux-mieux Nicolettinotello à la manière d’un dindon palmé – mais rire de cœur bon il ne savait point le faire – Et il se claquait tant les joues et les fesses en même temps qu’il gambadait que certains le disaient fou et les autres le pensaient. Car il était de mauvais Français qui n’avoient point lu la Vies-de-Rois-Saints.

Portrait torché

guillemetQuant à Hollande , lui aussi vous stupéfie, au premier abord. On se trouve en face d’un brouillis absolu de bleu, de blanc et de rose frottés avec un chiffon, tantôt tournant en rond, tantôt filant en droite ligne ou bifurquant en de longs zigzags. Des virgules de couleur blanchâtre braient, des pâtés de tons pâles bêlent, tout ce tohu-bohu, pêle-mêle, mastiqué au couteau, bouchonné, torché à coups de langues.

Cela, vu de très près donne le mal de mer, et, à distance, tout s’équilibre. Devant les yeux dissuadés, surgit un merveilleux pays de Cocagne, une société féerique irradiée sous un soleil dont les rayons s’irisent. Où, dans quel pays, dans quel Eldorado, dans quel Éden, flambent ces folies de clarté, ces torrents de jour réfractés par des nuages laiteux, tachés de rouge feu et sillés de pourpre et de  violet, tels que des fonds précieux d’opale ? En France.

Un pâle firmament fuit à perte de vue, se noie dans un horizon de nacre, se réverbère et marche dans une eau qui chatoie, comme savonneuse, avec la couleur du  boudin coloré des bulles. Dans ce margouillis une figure apparaît, grassouillette et chauve, les paupières lourdes portant  lunettes. Une face en poire tapée comme vue dans un verre de bouteille. C’est le président.

Incertains, Huysmans.

Vœux présidentiels

Chers compatriotes, le monde a bien changé depuis mon élection :

Jérôme Cahuzac m’a quitté,
Delphine Batho m’a quitté,
J’ai quitté Trierweller,
Yamina Benguigui m’a quitté,
Arnaud Montebourg,  Aurélie Filippetti,  et Benoît Hamon m’ont quitté,
Thomas Thévenoud m’a quitté,
Kader Arif m’a quitté,
Mais Ségolène Royal m’est revenu intacte.

Aujourd’hui, après tous ces bouleversements,  je sens frémir ici, je sens frémir là.
Oui, ça frémit dans le manche.
Je ne serais pas catholique, je crierais au miracle.

Aujourd’hui, mon gouvernement est uni et dynamique.
Ce gouvernement parle d’une seule voix sous ma baguette de chef qui orchestre
Ce gouvernement que j’ai voulu multicolore et polysexuel est brocardé en toutes circonstances. Mais ce gouvernement accomplit sa mission salvatrice et magnifique de rénovation historique structurelle.

Eh bien moi, à ce gouvernement qui est le mien, je lui rends hommage !
Oui ! À ce gouvernement de la France que j’ai voulu personnellement, je lui rends hommage.

Je rends hommage à ce levain de la pâte que je pétris.
Je rends hommage à ce bœuf blanc dans l’étable.
Je rends hommage à ce bœuf qui tire la charrue avec toute son énergie, sa foi et son dévouement.
Je rends hommage à ce bœuf qui rallume la flamme de son haleine pour y réchauffer la place de la France dans la crèche du Monde.
Eh bien, moi, à ce bœuf, à qui je rends hommage, je lui exprime ma confiance !
Et je compte sur lui pour aujourd’hui et pour demain.
Et je compte aussi sur la loyauté des ânes fidèles.
Et je compte aussi sur vous qui m’avez élu au moins pour cinq ans pour réchauffer la France de votre haleine.

Je sais ce qui s’est passé ces derniers mois.
J’ai entendu ce que vous avez voulu dire.
J’ai lu les chiffres des récents sondages.
J’ai vu ma cote en pente.
Huit Français sur dix jugeraient mon bilan négatif ?
Huit Français sur 10 jugeraient mon bilan décevant ?
Huit Français sur 10 se mettront bientôt en grève et manifesteront pour mon abdication ?
Ces Huit Français sont-ils seulement de ces vrais patriotes qui ne demandent pas à leur président ce qu’il peut faire pour eux, mais qui se demandent plutôt ce qu’ils peuvent faire pour le patronat.

J’ai compris votre impatience.
J’ai compris votre soif.
J’ai compris vos rêves.
J’ai compris votre insécurité.
J’ai compris vos envies.
J’ai compris votre faim.
J’ai compris vos craintes
J’ai compris vos désirs.
J’ai compris votre pouvoir d’achat.
J’ai compris vos espoirs.
Je vous ai compris !
Vous m’avez compris !
On s’est compris, on se comprend, on se comprendra encore et j’en prends acte.

Je vois que la seule route est celle du Grand Bond.
Je déclare qu’à partir d’aujourd’hui on bondit, mais à reculons.
Cela ne signifie pas qu’il faut régresser socialement et politiquement.
Cela signifie qu’il faut ouvrir des routes qui étaient fermés à l’innovation de la Liberté.
Cela signifie qu’il faut fermer les routes qui étaient ouvertes au corporatisme envahissant.
Alors marche arrière-toute pour mieux prendre son élan et aller de l’avant !

Je vous ai fait des promesses. Vous m’avez élu.
Eh bien aujourd’hui je vous fais celle toute particulière de transformer mes bonnes paroles en bonnes actions humanistes par une révolution socialiste pacifique de l’espoir !
Bien sûr, tout ça ne se fera pas dans les prochaines années de mon quinquennat. Mais n’est-il pas temps de commencer pour continuer ?

Ce que je veux savoir ce n’est pas si j’ai échoué, mais si vous avez su accepter cet échec. Ma plus grande victoire c’est d’admettre cet échec.
L’échec est la mère du succès.
L’échec nous ramène aux choses essentielles.
Il y a des occasions où il vaut mieux perdre que gagner.
Les défaites de la vie conduisent aux grandes victoires.
Les peuples apprennent plus d’une défaite que les rois de la victoire. Car, comme le disait Churchill: « Il n’y a qu’une réponse à la défaite, et c’est la victoire. »

Alors ne baissez pas les bras !
Ne jetez pas l’éponge après la cognée, ni la peau de l’ours avec l’eau du bain.
Nous serons plus longtemps morts que pauvres.

Que chacun d’entre vous compte sur ses propres forces pour survivre, et non plus sur l’État providence pour tirer les marrons.
Que chacun d’entre vous éradique ses propres maladies sans attendre l’assistance publique de l’hôpital qui doit fermer ses portes par un juste souci de rentabilité.
Que chacun se lave les mains pour cause de grippe et de gastro-entérite.
Que chacun invoque les merveilles de la mondialisation plutôt que les craintes irrationnelles qu’elle inspire aux frileux non compétitifs.
Que chacun accueille en lui les nouveaux concepts de « sécurité flexible » et de « révolution culturelle ».
Que chacun d’entre vous s’applique à vivre la modernité au quotidien.
Que chacun crée son emploi s’il n’en a plus.

Jamais je n’ai compris combien c’est beau, combien c’est grand, combien c’est généreux, moi, à la tête de la France !

Vive la France !
Vive Jaurès !
Vive l’Église !
Vive le Patronat !

French Gothic

Pas de réveillon réussi sans boudin ou, pour les plus démunis, sans de généreuses saucisses.

1556906433
la brochette de boudins –
d’après Grant Wood

Faux-vrai-monsieur, pas fier dans son costume de planteur, tient sa fourche composée de  trois  brochettes et, dans un grand éclat de rire, semble dire à Fausse-vraie-madame : « Allons, ma mie, souris, ouvre ton clapet rose!  ôte ton faux camé et ton faux collier d’or, tes lunettes solaires et ta montre à  ressorts, et remise tes vers, et remballe ta prose !  Que sur la charcutaille ton regard se pose, mange au lieu de bouder, et je te prie encore de goûter au boudin, un bijou, un  trésor… Que ton régime, un peu, se détende et repose ! »
Quant à Fausse-vraie-madame, engoncée dans des atours de puritaine de Neuilly et qui est manifestement écœurée d’un tel déballage de tripes, on jurerait qu’elle grommelle entre ses dents patinée à l’ancienne : « Quand on est première dame, qu’on croule sous  les  diamants, les beaux habits, ce ne sont ni saucisses ni boudins que l’on désire… »

Tartala’krem

Bien avant que Rahan ne perce sa première dent, bien avant que Moh’hr ne parte en quête de la  « Montagne qui crache des nuages », bien avant que n’éclate la Guerre du feu, il y a environ 1,7 million d’années avant Jésus-Christ pour être plus précis, avant le cuit donc, Sâr-kô courait et parlait cru…

Sâr-kô avait couru droit devant lui jusqu’à ce que son shirak’er-pê’hêr lui passe dans le dos. Là, il s’était arrêté. Comme tous ceux de sa tribu, il n’avait aucune confiance dans ce morceau obscur qui s’accrochait à ses pas et l’accompagnait dans la lumière. Shirak’er-pê’hêr, c’était du crépuscule qui n’attendait qu’une erreur de l’ôm pour l’entraîner dans les territoires où les corps cessent de souffler de petits vents par les orifices. Sâr-kô se méfiait encore plus de son shirak’er-pê’hêr que celui-ci prenait souvent l’allure de l’ oiseau au gros bec qui mange les bêtes qui ne soufflent plus de petits vents par les orifices. parfois le shirak’er-pê’hêr prenait même la forme du Vô-Toor ou celle du Krô-Kô

Maintenant, la sueur ruisselait dans les plis de sa peau. Il eut un frisson. De grosses ges’ti-kuls bleues le couvraient de la tête aux pieds. Il se trouvait très éloigné du camp de la tribu. Il devait regagner au plus vite son territoire avant que la boule dans le ciel ne disparaisse dans la montagne qui fume. Mais comment avancer sans avoir le shirak’er-pê’hêr dans le dos ? Sâr-kô ferma les yeux et fut emporté hors de son corps aux pays des images. Un long moment plus tard, il grogna : « Eur-êkaa. » Pour tromper son ombre, il courrait parfois comme le kler-ko-kler des rivières qui a des doigts en bec d’oiseau. Il se remit debout et s’élança. Au premier pas en marche arrière, il trébucha et roula au fond d’un petit ravin où, par chance, un épais coussin mou et gras amorti sa chute.
Mêrd’, grogna-t-il.
Ce qui avait amorti sa chute avait une odeur entêtante.
Kêss, grogna-t-il.
Ça lui rappelait quelque chose, mais il n’arrivait pas à mettre un nom dessus. Sâr-kô ferma les yeux et fut emporté hors de son corps aux pays des images. Enfin il eut le mot qui dit l’image dans la gorge.
Kâ-kâ bôoz , grogna-t-il.
Mais kâ-kâ bôoz de quoi ? Il en goûta un petit bout. Ça avait un goût de frez’boa, de punê’ze et de rhô’z . Il ferma les yeux pour être emporté hors de son corps aux pays des images. Un long moment plus tard, il poussa un petit cri et se frappa les fesses de contentement.
Krôt Pin’o-kio, grogna-t-il.
Les gros Pin’o-kio, avec sur leur visage ce long nez qui cueillent les feuilles comme le font les deux doigts d’une main, avec cette peau épaisse, ces grandes oreilles et ces grosses Krôt qui rendent invulnérable celui qui s’en badigeonne. C’était jour de chance pour Sâr-kô qui sentit se retrousser les coins de sa bouche vers ses oreilles.
Eurh eurk, grogna-t-il.
Et il se puis roula longuement dans la krôt pin’o-kio.
Tartala’krem, umpê-umpê, grognait-il  en se frappant les fesses de contentement tant il se sentait invulnérable.

Cependant le jour déclinait dangereusement.

Sous les vents du beau monde. Chapitre 1

– Glossaire –

Eur-êkaa ! : A y est !
Eurh eurk : Ha ha !
Frez’boa : fiente de pigeon
ges’ti-kul: mouche à merde.
kâ-kâ bôoz : excréments
Kêss: Qu’est-ce?
kler-ko-kler : écrevisse
Krô-Kô : tigre
Krôt: bouse
Mêrd’: Zut !
ôm : préhistorique
Pin’o-kio : mammouth
Punê’ze : crotte de bique
Rhô’z : caca de mouche à merde
Shirak’er-pê’hêr : ombre d’ôm
Tartala’krem : au c… la balayette !
Vô-Toor : Hippopotame
Umpê-umpê: y’a d’la joie !

Le rêve de Ballamou

Les 20 propositions formulées par le Comité de réforme des collectivités locales présidé par Edouard Balladur ont été Le 26 février 2009 le Comité de réforme des collectivités locales présidé par Edouard Balladur remettait ses 20 propositions. Le Comité préconisait de diminuer de 22 à 15 le nombre de régions ; de favoriser le regroupement des départements ; de fusionner la ville de Paris et les départements de la petite couronne  pour créer un « Grand Paris » ;  de créer par la loi onze premières métropoles, à compter de 2014… Le Canard enchaîné a affublé Ballarur de sobriquets édifiants qui jalonnent sa carrière comme  » Sa Courtoise Suffisance, « le grand Ballamouchi « , « Doudou » ou encore « Ballamou ».
2048635042C’est le soir. Dans son palais, plein de fantômes de trente ans,  Ballamou baille,  le doigt sur la carte;  de sa bouche s’échappe un filet de salive.
Ballamou fume de l’herbe à pou; de son immense narguilé s’échappe un filet jaunâtre.
Ballamou sirote une fine Napoléon hors d’âge vieille réserve. Son gros index crochu chemine, sur le vélin, de l’Ain au Morbihan, de la Charente au Bas-Rhin ; à la lame de rasoir il a gratté  les limites de quelques départements.

Le doigt  glisse le long de la Nationale 7, loupe  le pont  d’Avignon, le Palais des papes et Mireille Mathieu — voici Montélimar et ses nougats, les melons de Cavaillon, voici Cassis et son…  Dijon ! le fameux Dijon de Cassis ! hum… le doigt  se lèche les babines. — il caresse Nice,  égratigne Monaco,  un tour au casino : le pactole !  Il file sur la plage, fait des pâtés, plonge dans la mer, barbote,  nage — et s’arrête…

Le doigt  tressaille, il est arrivé en Corse !  L’ île de beauté et son Petit Caporal,  son prizuttu, son Ocatarinetabellatchitchix,  son salamu ! quels délices ! De délicieux filets de bave se répandent sur la carte…  Oh! mais la Corse — le doigt fronce les sourcils…— ses plastiquages ! son  berger de  Cargèse ! ses vendettas ! Oh !  oh ! la lame de rasoir gratte, gratte, gratte avec rage…  plus de berger !   plus de Corse ! plus de Corses ! Ah! ah!
Le doigt s’éponge le front — il y est allé un peu fort… tant pis, il  mangera  de la choucroute et des saucisses de  Strasbourg,  et  vive la charcuterie ! — il entre dans une narine se reposer; il s’assoupit et d’un coup se réveille en sursaut.

Et la Guadeloupe ? et  la Martinique ? et leurs vendettas ? Allez,  zou ! même motif, même combat,  même punition  que1734430840 pour la Corse !… Mais où sont passés ces deux  points noirs ?  Le doigt  fouille la carte — la carte d’Afrique — il longe les côtes de l’AOF,  de l’AEF, il va et vient du Nord au Sud, du Sud au Nord… fou de rage de ne pas trouver les  DOM chez les Nègres,  le doigt crochu brandit sa lame, montre le poing, tire la langue, montre ses fesses, crache son mépris pour ces macaques qui se planquent chez les cannibales ! Dégonflés ! dégonflés !

La lame  voltige dans les airs ! zip ! zip ! Elle  taille en pièces l’Oubangui-Chari, le Moyen-Congo, tchac ! tchac ! — et plus à l’est Madagascar, la Réunion, tchack ! tchac ! Chandernagor, tchac ! Pondichéry, tchac!  le Tonkin, l’Annam, la Cochinchine, tchac! tchac! tchac!… et   — tchac! tchac! tchac! tchac ! — coupe le doigt — aïe ! aïe ! aïe ! — qui  pisse le sang dans l’Océan.

Fini, le rêve glorieux du cartographe, si mesuré, si diplomate, si politique ! — Cachez, cachez la carte !…  ouille ! ouille ! ouille ! Waterloo ! Waterloo !

Voilà, fallait pas jouer à Napoléon !

Voir, d’Arthur Rimbaud, Le rêve de Bismarck

Faire le point

cadran

M’ME ROYAL .— (Elle regarde le cadran de l’horloge sans aiguilles) C’est quelle vraie heure qu’il est ?

JUJU.— Je ne sais pas. Ma petite montre est morte.

M’ME ROYAL  .— (Elle regarde vers la fenêtre) Il doit être tard rue de Solférino …

JUJU.— Je ne sais pas.

M’ME ROYAL .—  Si, si. Il fait très tard là-bas. Et ça fait longtemps  qu’il  fait tard ! Quand j’y étais, il y faisait toujours plus tôt… ça sentait bon les fleurs des prés… un avant-goût du printemps… même la nuit il faisait jour… Maintenant ça sent les dessous de vieux, ça sent le renfermé.

JUJU.— Je ne sais pas ce que ça sent, je n’ai pas de nez.

M’ME ROYAL .— Mon Dieu, comme l’incertitude est incertaine… Est-ce qu’il va neiger ?

JUJU.— Je crois qu’il va neiger. Mais je ne sais ni où ni quand.

M’ME ROYAL .— Écoutez… J’entends des clochettes retentirent !

JUJU.— C’est le carillonneur des rues.

M’ME ROYAL .— ( elle compte sur ses doigts. ) Trente-sept  heures… Comme le temps passe vite…

JUJU.— Ou le carillonneur est saoul… Il se sera arrêté rue de Solférino… Et il aura bu tout notre caviar…Si on portait plainte ?

M’ME ROYAL .— Trop tard ! Ce qu’il faudrait maintenant c’est de l’innovation… encore une fois les coiffer tous au poteau. Leur montrer c’est qui qui est moderne. Fêter Noël en avance par exemple !… Voilà, ça c’est une bonne idée !

JUJU.— Oui .

M’ME ROYAL .— C’est quel jour qu’on est exactement, par rapport à Noël je veux dire ?

JUJU.— Je n’en sais rien. Je ne compte plus… A quoi bon?

M’ME ROYAL .— Regarde si les guirlandes de la rue sont allumées.

JUJU.— (Il se penche dehors) Non, elles ne sont pas allumées. Elles sont éteintes. Mais les fenêtres de Madame Taupin-Brognard sont allumées.

M’ME ROYAL .— Je m’en tape de cette vieille peau… de toute manière les guirlandes à notre époque  ça ne veut plus rien dire.  Quand c’est que j’étais courroucée déjà ? Quand c’est que  j’ai fustigé le sectarisme de Martine ?

JUJU.— Il y a deux ou trois jours, je crois.

M’ME ROYAL .— Je suis bien entourée ! Je vous signale que nous continuons le combat pour la prochaine présidentielle… Alors, si personne ne se rappelle précisément quand j’étais courroucée,  c’est bien la peine que je me courrouce ! Et qui donc vous nourrira, mauvais enfants, si j’arrête de lutter en me courrouçant ? Les élections présidentielles, c’est dans combien de temps déjà ?

JUJU.— Dans longtemps. Après ce quinquennat.

M’ME ROYAL .— J’attends mon heure, je ne suis pas pressée… Pourtant ce quinquennat il était à moi, comme l’autre… il  ne faut pas toujours dire d’une femme qui tient un poisson à la main : c’est un pêcheuse… Non, il ne faut pas… J’avais le quinquennat en main et flich !  Comme le destin est brutal… Comme la pêche est hasardeuse…

JUJU.— Poissonnière, c’est  moins risqué.

M’ME ROYAL .—  Peut-être… Pour le réveillon je vais remplacer la dinde par des sardines à l’huile… Avec  du chabichou… Et du cidre… Qu’est-ce que vous en dites ?… Ils dorment ! … Juju dort !… Mais je rêve ! … Parfois je suis fatiguée de me battre.

 Octavie Mirbelle
Journal d’une femme de salon

Corbillon

Lettre codée de Carlasse à son amant surnommé « Journal Intime », en date du 8 mars, journée de la Femme. Lettre accompagnée d’une vignette représentant Santa Cârlâ (sainte Poupoule en français).

Santa Carla

Cher Jôurnal Yntyme

Ecôutez-môy avec patyence et rôysôn. Je crôys que je vôys être adôpteuse ôuy ! mère adôpteuse ! C’est  merveylleux, c’est un rêve d’enfance ! Je suys très heureuse, et cômme le peuple va être heureux !  Je pense et rêve tellement à vôus que je crôys que l’enfant vôus ressemblera, en moyns rôse.
D’ôylleurs je pressens qu’yl a vôtre humôur. Nôus pryerôns Dyeu, vôus m’ôymerez, je fylerôy la lôyne de môutôns, je trycoterai des sacs.
Hyer j’ôy senty les premyers sygnes avant côureurs de l’adôptyôn quy ne saurôyent mentyr. Je jôuôys – avec quy vôus savez, suyvez môn regard – au jeu du côrbyllôn. C’est un jeu de sôcyété hônnête et fôrt ennuyeux quy demande  un sens de la répartye et de la ryme : ôynsy à la questyôn « que met-ôn dans môn côrbyllôn ? » yl faut répôndre par une ryme en ôn. Môys à « que met-ôn dans môn côrbyllule ? répôndre évydemment : « dans môn côrbyllule, je mets une renôncule ! » Renôncule est un exemple, byen sûr.
Ôr, à un môment, vynt à nôuveau môn tôur de jôuer, et là – l’espryt tellement ôccupé aux  jôyes futures de l’adôptyôn – à  » que met-ôn dans môn côrbyllard ? » j’ôy bêtement dyt : » tarte à la frayse ! » Môy quy n’ôyme ny les tartes ny les frayses !  Je suys ympayable !

Je ne sygne pas.

A la suite, la lettre décodée, car nous ne parlons pas la même langue.

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