La fin des haricots

          Une sonnerie grésillante. Son thème familier redouble d’impatience. Coup de fil la veille d’une Toussaint.  Ce qui importe, à cet instant, c’est de décrocher le combiné.

 « Un cassoulet sans façon, ça vous dirait  vraiment ?

En décembre ? A la bonne franquette alors. »

Une invitation pour le trente et un. Dans ces cas-là, c’est sans tralala. Choisiras-tu l’affriolante robe en organdi imprimé à grands motifs de volvaires soyeuses ? Porterai-je le sobre pantalon reine Claude en taffetas flambé ? Entre vieux amis pas de flaflas.

 

 « Tiens, c’est quasi  l’heure d’y aller. »

On ne s’y résout pas tout de suite. Les cinq dernières minutes sont palpitantes : calamistrer les moustaches, farder les cils, épiler les vibrisses, repasser la patte mouille, sortir le chat, fermer le gaz…Ce n’est qu’une succession de pantomimes préparatoires.


 « Minuit. »

Décidément, en amicale compagnie, on ne voit pas l’année passer. C’est agréable l’échange des présents de bon aloi et les promptes embrassades. Comme toujours le rituel des vœux est propice au dessert : tarte véhémente aux pâteux pruneaux de Brignole dont le gingembre fulminant condimente les papilles. Aussitôt dégustée on se remémore l’année précédente à portée de main  : ses manchons confits, ses couennes fermes, ses saucisses festives, ses lingots éburnés…des ocelles de graisse enjouée mouchetteront, durablement, la chemise poult-de-soie.

Déjà on sirote quelque eau-de-vie en papotant  «tout bonnement ». Parfois, pour se dégourdir, on lève une fesse, puis l’autre – si voisine. Jamais les deux ensemble : on ferait mine de quitter la table, alors même qu’on vibrionne, imbriqué, dans la ruche langagière.

 

 « Vous êtes certain de vouloir prendre un petit café ?  »

On déguste, à petites lampées, un robuste arabica  «amer comme chicotin ». Et c’est entre deux bistouilles qu’on délivre, en catimini, un pet ténu. Prévu de longue date, on l’eût souhaité plus comprimé, moins effervescent. 

 « Oh. »

On dodeline de la tête, les lèvres confuses, le front plissé et les sourcils en froncis – si on peut. On pose un index, peu importe lequel, sur une bouche en cul-de-poule hiératique – la sienne. Puis, sans chichi :

 « Jolie brise.»

Ça va de soi, c’est un constat, mais on le couvre d’une  patine gourmée. La fine boutade fait tout. Elle appelle un sourire, de la commisération. Il y a toujours quelqu’un pour excuser votre exubérance, pour clouer les haricots au banc des accusés :

 « Ça arrive.»

De fait, un effluve de mofette se fraye une trouée dans la touffeur. Chacun reste blotti, en apnée, dans l’enfonçure faussement paillée de sa chaise. « Grand frais »  lance un nez. On grimpe  haut sur l’échelle anémométrique de Beaufort. Autour de la nappe damassée quelque chose a changé. Oui, ce n’est plus pareil : il flotte une odeur renardée de tubéreuses. Un silence fétide se fait. « Et si on ouvrait une fenêtre ? » suggère un nez. On a soudain la certitude qu’un mieux viendra du dehors. A l’extérieur, dans le froid feutré, il floconne une tombée lanugineuse. On dirait qu’il neige. Communier un instant avec les sans abris frileux dans leur nuit déambulatoire.

           «Brr brr, et si on fermait une fenêtre ?   propose un nez. »

 

Grr grr ronronnent les tuyauteries brûlantes des radiateurs. Puis, les prr prr des paroles contiguës  reptent et roulent à nouveau. On sent bien que la clarté des mots ouatés est devenue opaque.

Étonnement, au tournant d’un grr frr, surgit,  du bec verseur de la cafetière, un grommelant grizzli râpé. Comment se peut-il ? C’est qu’on est rond comme une queue de pelle. Alors, l’œil unique de verre de la peluche brille, et l’on devine la mouillure de sa truffe fureteuse en faux jais. On se retrouve ailleurs. Alors, dans sa tête  on entend  une voix  chevrotante:

 « Et quel est son petit nom au nounours, mon biquet ? » 

On répond à la dame : 

 « Poupoutte ».

 

On est las. Ému, tremblotant, on lève ses fesses appariées. Alors, une phrase infime, fraîche de son ingénuité d’enfance, s’écoule  comme d’une longue parenthèse :

 «A fait caca dans la culotte  ».  

 

 Ph. Delerme : La dernière bordée de Pierre.

Et autres délires minuscules .

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