Tripes à la mode d’emploi

Tu vas commencer. Tout devra suivre.

Bon, tu hésites. Tu vois des vers d’amadou grouillant dans le fendu oblique d’un poitrail de bœuf ; ses yeux crevés, cerclés de cuivre roux te fixent.

Bon, tu entends le bruit de ta panse comme un halètement sourd de fleuve à la débâcle ; tes boyaux meuglent de peine, puis s’effondrent un à un sous les coups du merlin dans des craquètements secs de cigales..

Et maintenant tu dis : « ça va pas couper, pour sûr, je vais vomir ! » Tu as le ventre douloureux, car tout palpite dans l’abattoir du ventre, car tout se fait dans le bouillonnement de ça.

Tu gigotes un peu. Laisse.

Les mouches sont en galop d’ivresse sur le caillé de pourpre. Elles dansent en grande ronde bleutée de grêle dans un bourdonné de printemps neuf ; elles se gavent de sève aux côtes du bonnet ; elles grondent, font la harpe et la gargoulette, grenaillent l’air fumant, vibrent gras ; elles s’égarent pailletées de rubis et de miel dans les barbes du maïs ; elles luisent en braises aiguisées aux orbites de la belette filant les nuits ; elles vont droit vers en bas au moussu du feuillet.

Dehors, juste au versant schisteux du ciel, sous son tranchant, la ville plus blanche qu’un crâne de lapin mort glisse ses toits de suie dans le collier soufré de l’orage. Une odeur de velours rouillé goutte des langues tièdes du vent. Et les éclairs de soie, sifflant noir, tordent leur tête de couleuvre.
Tu résistes, ma fille, tu résistes ! Tu résistes à cause des haut-le-cœur d’enfance. laisse toi mener. Fais-toi molle. Fais-toi patte d’ours de glaise. Laisse-toi manger les tripes sans vouloir rendre à la terre ce qu’elle vient te donner. Et alors tu mangeras.

J.Giono. Le chant de la Cocotte.

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