Le roman de Bouffetout

C’estoit un peu avant Noël, quand on pense à saler le bacon. Bouffetout sentoit les aiguillons de la faim lui darder les stomachiques. Rien dans sa carnassière ne lui donnoit espoir de l’apaiser car tout avoit été nettoyé du fond jusques aux combles avec ses compères le vautour, la hyène et le chacal.
Il approchoit d’une mare, se lamentant sur son mauvais point, lors qu’il ouït les beuglements du peuple de la bourbe, chose rare en cette saison où la froidure et le frisquet sortent des bois tel deux loups. « Les grenouilles ! » dit-il bien aise. Et il vit de belles guirlandes de cuisses dodues qui clignotoient devant ses yeux.

Yeun Elezau fond, à droite, des grenouilles 

Il arrive à pas de loup au bord de la mare. Mais les bêtes aquatiques qui n’aiment pas être dérangées lors des répétitions se tiennent coites.

« Mes princesses,  » dit Bouffetout, car il aime flatter dans le sens du poil qui il plumera,  » je suis marri et Joseph d’être cause de vos silences peu musicaux. Vous beuglez si bellement que je désire sur l’heure et sur un disque vous enregistrer, car je suis impresario authentique à mes heures perdues. »

Et il continue de les oindre de pommade, de leur brosser la barbichette, de leur chatouiller les trompes d’Eustache, de leur faire mille risettes, de leur jurer que leur ramage vaut leur plumage.
A ces doucereuses paroles les grenouilles se gonflent de plaisir et reprennent le concert.

 » Halte là! » crie Bouffetout à un moment.  » ceci est bel et bon, bonbel bleu et bonbon rose, mais j’entendis un « couac » ici, un « couac » là.
– Couac ? firent les grenouilles étonnées.
– Oui, fit Bouffetout, et les ténors chantent bas, les basses haut, les sopranos fort, les altos faible, les baryton Martin tonnent, d’autres contre pètent! »

Les grenouilles n’en mènent pas large.

 » C’est que, » dit une d’entre-elles  » nous ne nous entendons guère, malgré nos oreilles bouchées à la façon des Polyphonix.
– Capella c’est un métier, dit Bouffetout, il vous manque un chef de chœur, c’est tout.
– Mais un chef, reprit la grenouille, ça coûte la peau des cuisses ! »

Bouffetout se lèche les badigoinces, réprime un sourire, et s’adresse à la déléguée syndicale qui se nommoit Froguette.

 » Froguette, si vous m’en priez vous et vos coreligionnaires, je veux bien diriger vos arpèges et vos gammes, vos crescendo et vos glissendo, meugleries et beugleries, le tout bénévolement car je suis bon de nature et déjà bien payé comme roitelet en mon pays. »

Comme Bouffetout sent le peuple encore réticent, il ajoute :

 » Sachez que j’ai une baguette magique de chef de chœur. »

 Il leur montre un énorme gourdin et poursuit :

« Avec moi aux commandes, c’est le succès international assuré pour votre bagad; un César d’or aux Victoires de la musique, pour le moins. »

Les grenouilles, gonflent d’un cran et se fendent d’un gros couac de plaisir pour ne point exploser. Bouffetout les voyant ferrer leur déroule impromptu le programme des réjouissances.

 » Je vous apprendrais, » dit-il , »la Réforme du Glissendo, l’ Effortissimo, la Modernisation des Clefs, le Contre-ut en Sol, le kan ha diskan chinois, le biniou de Lan-Bihoué et sa bombarde diabolique. Mais tout d’abord il faut briser les tabous qui sont en vous. Se sont de mauvais esprits qu’ailleurs on nomme « canards » et qui vous poussent à couaquer sans retenue .
– Couac ? font  les viandes creuses qui, étonnées, s’approchent du savant mélomane.
– Oui da, oyez la preuve ! Allons, fermez les yeux mes cailles pour mieux entendre mes prodigieux conseils que jalousent les Américains, car en vérité, je vous le dis, c’est dans les ténèbres que l’obscur devient lumineux. »

Les grenouilles artistes s’exécutent et Bouffetout, d’un choc sur chaque tête, les excécutent une à une en un tour de main et les avale aussi preste.

separation1

 Le translateur : Apprenons ici que chaque grenouille donna par consentement post-mortem ses deux cuisses à Bouffetout ( on ne peut donner que ce qu’on a ) mais qu’icelui, après les avoir avalées, eut à nouveau grand faim et se dirigea vers la basse-cour où sont les dindes et les dindons qui font un bruit de cloches quand on les nomme.
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