Faire le point

cadran

M’ME ROYAL .— (Elle regarde le cadran de l’horloge sans aiguilles) C’est quelle vraie heure qu’il est ?

JUJU.— Je ne sais pas. Ma petite montre est morte.

M’ME ROYAL  .— (Elle regarde vers la fenêtre) Il doit être tard rue de Solférino …

JUJU.— Je ne sais pas.

M’ME ROYAL .—  Si, si. Il fait très tard là-bas. Et ça fait longtemps  qu’il  fait tard ! Quand j’y étais, il y faisait toujours plus tôt… ça sentait bon les fleurs des prés… un avant-goût du printemps… même la nuit il faisait jour… Maintenant ça sent les dessous de vieux, ça sent le renfermé.

JUJU.— Je ne sais pas ce que ça sent, je n’ai pas de nez.

M’ME ROYAL .— Mon Dieu, comme l’incertitude est incertaine… Est-ce qu’il va neiger ?

JUJU.— Je crois qu’il va neiger. Mais je ne sais ni où ni quand.

M’ME ROYAL .— Écoutez… J’entends des clochettes retentirent !

JUJU.— C’est le carillonneur des rues.

M’ME ROYAL .— ( elle compte sur ses doigts. ) Trente-sept  heures… Comme le temps passe vite…

JUJU.— Ou le carillonneur est saoul… Il se sera arrêté rue de Solférino… Et il aura bu tout notre caviar…Si on portait plainte ?

M’ME ROYAL .— Trop tard ! Ce qu’il faudrait maintenant c’est de l’innovation… encore une fois les coiffer tous au poteau. Leur montrer c’est qui qui est moderne. Fêter Noël en avance par exemple !… Voilà, ça c’est une bonne idée !

JUJU.— Oui .

M’ME ROYAL .— C’est quel jour qu’on est exactement, par rapport à Noël je veux dire ?

JUJU.— Je n’en sais rien. Je ne compte plus… A quoi bon?

M’ME ROYAL .— Regarde si les guirlandes de la rue sont allumées.

JUJU.— (Il se penche dehors) Non, elles ne sont pas allumées. Elles sont éteintes. Mais les fenêtres de Madame Taupin-Brognard sont allumées.

M’ME ROYAL .— Je m’en tape de cette vieille peau… de toute manière les guirlandes à notre époque  ça ne veut plus rien dire.  Quand c’est que j’étais courroucée déjà ? Quand c’est que  j’ai fustigé le sectarisme de Martine ?

JUJU.— Il y a deux ou trois jours, je crois.

M’ME ROYAL .— Je suis bien entourée ! Je vous signale que nous continuons le combat pour la prochaine présidentielle… Alors, si personne ne se rappelle précisément quand j’étais courroucée,  c’est bien la peine que je me courrouce ! Et qui donc vous nourrira, mauvais enfants, si j’arrête de lutter en me courrouçant ? Les élections présidentielles, c’est dans combien de temps déjà ?

JUJU.— Dans longtemps. Après ce quinquennat.

M’ME ROYAL .— J’attends mon heure, je ne suis pas pressée… Pourtant ce quinquennat il était à moi, comme l’autre… il  ne faut pas toujours dire d’une femme qui tient un poisson à la main : c’est un pêcheuse… Non, il ne faut pas… J’avais le quinquennat en main et flich !  Comme le destin est brutal… Comme la pêche est hasardeuse…

JUJU.— Poissonnière, c’est  moins risqué.

M’ME ROYAL .—  Peut-être… Pour le réveillon je vais remplacer la dinde par des sardines à l’huile… Avec  du chabichou… Et du cidre… Qu’est-ce que vous en dites ?… Ils dorment ! … Juju dort !… Mais je rêve ! … Parfois je suis fatiguée de me battre.

 Octavie Mirbelle
Journal d’une femme de salon

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