« Moesta et errabunda » – « Læti et Errabundi »

Imitation, inspiration.

Lorsqu’il apprend la fausse nouvelle de la mort d’Arthur Rimbaud, en 1887, Paul Verlaine rédige Laeti et arrabundi (gais et vagabonds), long poème sentimental et à l’arrière-plan autobiographique.  » Le roman de vivre à deux hommes » se fait ici l’écho du poème de Charles Baudelaire, « Moesta et errabunda » (Triste et vagabonde) dont le titre en toutefois l ‘antithèse.

*

Moesta et errabunda

Charles Baudelaire  (1821-1867)

Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe,
Loin du noir océan de l’immonde cité,
Vers un autre océan où la splendeur éclate,
Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?
Dis-moi, ton cœur parfois s’envole-t-il, Agathe ?

La mer, la vaste mer, console nos labeurs !
Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse
Qu’accompagne l’immense orgue des vents grondeurs,
De cette fonction sublime de berceuse ?
La mer, la vaste mer, console nos labeurs !

Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate !
Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !
– Est-il vrai que parfois le triste coeur d’Agathe
Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,
Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?

Comme vous êtes loin, paradis parfumé,
Où sous un clair azur tout n’est qu’amour et joie,
Où tout ce que l’on aime est digne d’être aimé,
Où dans la volupté pure le coeur se noie !
Comme vous êtes loin, paradis parfumé !

Mais le vert paradis des amours enfantines,
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant derrière les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
– Mais le vert paradis des amours enfantines,

L’innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l’Inde et que la Chine ?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
Et l’animer encor d’une voix argentine,
L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?

*

Læti et Errabundi

Paul Verlaine (1844-1896)

Les courses furent intrépides
(Comme aujourd’hui le repos pèse !)
Par les steamers et les rapides.
(Que me veut cet at home obèse ?)

Nous allions, — vous en souvient-il,
Voyageur où ça disparu ? —
Filant légers dans l’air subtil,
Deux spectres joyeux, on eût cru !

Car les passions satisfaites
Insolemment outre mesure
Mettaient dans nos têtes des fêtes
Et dans nos sens, que tout rassure,

Tout, la jeunesse, l’amitié,
Et nos cœurs, ah ! que dégagés
Des femmes prises en pitié
Et du dernier des préjugés,

Laissant la crainte de l’orgie
Et le scrupule au bon ermite,
Puisque quand la borne est franchie
Ponsard ne veut plus de limite.

Entre autres blâmables excès
Je crois que nous bûmes de tout,
Depuis les plus grands vins français
Jusqu’à ce faro, jusqu’au stout,

En passant par les eaux-de-vie
Qu’on cite comme redoutables,
L’âme au septième ciel ravie,
Le corps, plus humble, sous les tables.

Des paysages, des cités
Posaient pour nos yeux jamais las ;
Nos belles curiosités
Eussent mangé tous les atlas.

Fleuves et monts, bronzes et marbres,
Les couchants d’or, l’aube magique,
L’Angleterre, mère des arbres,
Fille des beffrois, la Belgique,

La mer, terrible et douce au point, —
Brochaient sur le roman très cher
Que ne discontinuait point
Notre âme, — et quid de notre chair ?… —

Le roman de vivre à deux hommes
Mieux que non pas d’époux modèles,
Chacun au tas versant des sommes
De sentiments forts et fidèles.

L’envie aux yeux de basilic
Censurait ce mode d’écot :
Nous dînions du blâme public
Et soupions du même fricot.

La misère aussi faisait rage
Par des fois dans le phalanstère :
On ripostait par le courage,
La joie et les pommes de terre.

Scandaleux sans savoir pourquoi,
(Peut-être que c’était trop beau)
Mais notre couple restait coi
Comme deux bons porte-drapeau,

Coi dans l’orgueil d’être plus libres
Que les plus libres de ce monde,
Sourd aux gros mots de tous calibres,
Inaccessible au rire immonde.

Nous avions laissé sans émoi
Tous impédiments dans Paris,
Lui quelques sots bernés, et moi
Certaine princesse Souris,

Une sotte qui tourna pire…
Puis soudain tomba notre gloire,
Tels, nous, des maréchaux d’empire
Déchus en brigands de la Loire,

Mais déchus volontairement !
C’était une permission,
Pour parler militairement,
Que notre séparation,

Permission sous nos semelles,
Et depuis combien de campagnes !
Pardonnâtes-vous aux femelles ?
Moi j’ai peu revu ces compagnes,

Assez toutefois pour souffrir.
Ah, quel cœur faible que mon cœur !
Mais mieux vaut souffrir que mourir
Et surtout mourir de langueur.

On vous dit mort, vous. Que le Diable
Emporte avec qui la colporte
La nouvelle irrémédiable
Qui vient ainsi battre ma porte !

Je n’y veux rien croire. Mort, vous,
Toi, dieu parmi les demi-dieux !
Ceux qui le disent sont des fous.
Mort, mon grand péché radieux,

Tout ce passé brûlant encore
Dans mes veines et ma cervelle
Et qui rayonne et qui fulgore
Sur ma ferveur toujours nouvelle !

Mort tout ce triomphe inouï
Retentissant sans frein ni fin
Sur l’air jamais évanoui
Que bat mon cœur qui fut divin !

Quoi, le miraculeux poème
Et la toute-philosophie,
Et ma patrie et ma bohème
Morts ? Allons donc ! tu vis ma vie !

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Baudelaire, par Amédée Cloux

LE CHIEN MORT (l)

Nous étions tous les deux dans le jardin où pousse
La violette au bord de l’eau,
Et, la main dans la main, sur l’étroit banc de mousse.
Nous regardions le clair ruisseau.

Car les eaux en chantant coulaient resplendissantes
Aux rayons du grand soleil d’or…
Sur un lit de lichens, parmi les fleurs brillantes
Devant nous gisait un chien mort.

Les bousiers d’azur avec les mouches vertes
Fourmillaient sur l’amas gluant ;
Les yeux étaient rongés, les entrailles ouvertes,
Le ventre suintait béant ;

Le sang s’était caillé dans les poils de la bête.
Coagulés en noirs grumeaux ;
Et l’odeur de la mort nous montait à la tête,
Pénétrant, acre, en nos cerveaux…

J’entourai de mon bras sa taille bien aimée,
Aussi flexible que les joncs.
Et vers moi se pencha sa tête parfumée
Qui m’inonda de cheveux blonds :

Regarde, dis-je alors, comme en cette carcasse.
En ce chien mort liquéfié.
Un monde tout entier vit, va, passe et repasse
Multicolore et varié !

Dans ces orbites creux, entre ces crocs fétides,
Vois, par ce printemps radieux,
Les rendez-vous d’amour des cloportes avides
Et des charançons noirs et bleus !

Les mouches à charbon, lustrant leurs fines ailes,
Pompent à deux les boyaux mous ;
Regarde, les vois-tu mâles avec femelles ?
C’est partout l’amour.. . Aimons-nous !…

Ma beauté regarda les insectes sans nombre,
Rougit et baissa ses yeux bleus,
Et, cherchant le mystère, au fond du grand bois sombre
Nous disparûmes tous les deux.

*

(1) La Liberté, 15 février 1872. — Il ressort d’un article : Hier et demain, Un effacé volontaire, paru à la Lanterne sans signature le 2o avril 1883, que le Chien Mort est un pastiche d’Amédée Cloux. L’auteur raconte notamment : « L’éditeur Pincebourde, — un nom prédestiné — qui était en train de faire une édition de Beaudelaire (sic), y comprit pieusement le Chien Mort, et ce ne fut que sur l’aveu même de Cloux, lequel eut pitié de lui, qu’il le fit disparaître.»

Baudelaire : Œuvres posthumes (1908). p.79
Mercure de France

Baudelaire, par Reboux & Müller

Paul Reboux et Charles Müller

À la manière de… (1921)

Baudelaire

 UT ERUCTENT QUIRITES

Dans le palais de jade où tu tisses tes rêves,
Ô mon spleen, je contemple, en fumant le houka,
L’étrange accouplement qui rapproche deux Èves :
La géante Chum-Chum, la naine Sélika.

Chum-Chum vient de la Chine et Sélika d’Afrique,
L’une, jaune, est pareille à quelque énorme coing,
L’autre est couleur de nuit, Sapho microscopique.
Et leur disparité s’oppose et se conjoint.

De la gloire pourtant leur entr’ouvrant la porte,
Je peux les égaler à ces affreux dragons
Qu’un amour de poète en son sillage emporte
Comme un char enflammé traîne de vieux wagons :

Elvire, ange égrotant, insalubre maîtresse
Qui vomit un poumon à chaque mot d’amour,
Squelette à peau tendue, et dont, sous la caresse
Le thorax décharné sonne comme un tambour.

Cassandre, Hébé des champs, rinceuse de vaisselles
Qui captiva Ronsard en lui nouant au cou.
Parmi des puanteurs suffocantes d’aisselles,
De ses seins pendillants le collier tiède et mou.

Laure, vase béat, dont un lyrique chantre
Illustra la pudeur en immortels accents,
Quand, obscène bourgeoise, elle étalait un ventre
Éternellement plein de fœtus bondissants.

Béatrice, succube affreux, que les Vampires,
Les Stryges, les Démons, les Larves, les Maudits
Chassèrent, dégoûtés, et qui, de leurs empires.
Roula de chute en chute au fond du Paradis !

Abominables sœurs de ces inspiratrices,
Ignobles alambics d’où coule un vin sacré,
Chum-Chum et Sélika, gorgez-moi de vos vices
Et saturez d’oubli mon cœur désespéré !

Poursuivez âprement votre âpre jouissance,
Flagellez-vous du fouet, du stick et du bambou.
Et de ses aiguillons que la concupiscence
Larde vos corps tordus comme du caoutchouc.

Et puissiez-vous un jour dans votre hymen immonde
Où la hideur s’accouple à la lubricité,
Engendrer sous mes yeux, épouvante du monde,
Le monstrueux enfant de la stérilité !

Paul Reboux et Charles Müller
Bernard Grasset Éditeur, 1959 (première et deuxième série, pp. 57-59).

Pastiche de Baudelaire, par Maurice Rollinat

Maurice Rollinat
Les Névroses

CHOPIN

À Paul Viardot.

Chopin, frère du gouffre, amant des nuits tragiques,
Âme qui fus si grande en un si frêle corps,
Le piano muet songe à tes doigts magiques
Et la musique en deuil pleure tes noirs accords.

L’harmonie a perdu son Edgar Poe farouche
Et la mer mélodique un de ses plus grands flots.
C’est fini ! le soleil des sons tristes se couche,
Le Monde pour gémir n’aura plus de sanglots !

Ta musique est toujours – douloureuse ou macabre –
L’hymne de la révolte et de la liberté,
Et le hennissement du cheval qui se cabre
Est moins fier que le cri de ton cœur indompté.

Les délires sans nom, les baisers frénétiques
Faisant dans l’ombre tiède un cliquetis de chairs,
Le vertige infernal des valses fantastiques,
Les apparitions vagues des défunts chers ;

La morbide lourdeur des blancs soleils d’automne ;
Le froid humide et gras des funèbres caveaux ;
Les bizarres frissons dont la vierge s’étonne
Quand l’été fait flamber les cœurs et les cerveaux ;

L’abominable toux du poitrinaire mince
Le harcelant alors qu’il songe à l’avenir ;
L’ineffable douleur du paria qui grince
En maudissant l’amour qu’il eût voulu bénir ;

L’âcre senteur du sol quand tombent des averses
Le mystère des soirs où gémissent les cors ;
Le parfum dangereux et doux des fleurs perverses
Les angoisses de l’âme en lutte avec le corps ;

Tout cela, torsions de l’esprit, mal physique,
Ces peintures, ces bruits, cette immense terreur,
Tout cela, je le trouve au fond de ta musique
Qui ruisselle d’amour, de souffrance et d’horreur.

Vierges tristes malgré leurs lèvres incarnates,
Tes blondes mazurkas sanglotent par moments,
Et la poignante humour de tes sombres sonates
M’hallucine et m’emplit de longs frissonnements.

Au fond de tes Scherzos et de tes Polonaises,
Épanchements d’un cœur mortellement navré,
J’entends chanter des lacs et rugir des fournaises
Et j’y plonge avec calme et j’en sors effaré.

Sur la croupe onduleuse et rebelle des gammes
Tu fais bondir des airs fauves et tourmentés,
Et l’âpre et le touchant, quand tu les amalgames,
Raffinent la saveur de tes étrangetés.

Ta musique a rendu les souffles et les râles,
Les grincements du spleen, du doute et du remords,
Et toi seul as trouvé les notes sépulcrales
Dignes d’accompagner les hoquets sourds des morts.

Triste ou gai, calme ou plein d’une angoisse infinie,
J’ai toujours l’âme ouverte à tes airs solennels,
Parce que j’y retrouve à travers l’harmonie,
Des rires, des sanglots et des cris fraternels.

Hélas ! toi mort, qui donc peut jouer ta musique ?
Artistes fabriqués, sans nerf et sans chaleur,
Vous ne comprenez pas ce que le grand Phtisique
A versé de génie au fond de sa douleur !


Source : Fasquelle, 1917 (13e mille) (pp. 53-55). https://fr.wikisource.org/wiki/Les_N%C3%A9vroses