Ancien régime breton

983288094_002Les tartinoux, les crapignolettes et les délichiousses de caviar et de truffes entrent pour une large part dans la nourriture de nos hautes sphères bretonnes.Outre ces grignotis, il en est de particuliers qui sont sous une autre forme. Ce sont d’abord les glaouignasses, sorte de boules  molles qui constituent la partie solide d’une lourde soupe et figurent de joyeuses cervelles siamoises, et puis la bousignôle, grossière farce, qu’on enferme dans un sac et que l’on cuit avec la viande d’un petit porteur dans une vaste marmite pour lui donner ce goût qui excite bien des appétits – cette préparation est également  un excellent emplâtre sur les jambes de bois qu’elle fait briller  bien mieux que la surfaite popotte des antiquaires du Lubéron.La manière dont se nourrit notre noblesse,  et particulièrement le grand nombre de mets composés de caviar et de truffes dont il surcharge ses bourrelets et infarctus sportifs, à souvent fait demander si pareil gavage n’influait pas sur son caractère, et si cette aristocratie hilare qui rend un son qui lui  est propre, et qui  n’est l’écho d’aucun autre, ne devait en partie ce tempérament exceptionnel – tout comme sa capacité à choir de haut sans bris –  à son régime alimentaire que l’envieux Grec lui envie.

983288094On ne saurait le nier : cet ancien régime agit sur le moral des choses, et s’il est des aliments qui poussent,  par exemple, à la volupté comme les beignets de chômeurs, les tripes de sans-logis, les rillauds de chômeurs ou  le caque-quarante farci, de même il y en a de tout à fait favorables à l’austérité comme la Bernie en pièces, la Boutin de Noël et le Bé-seize à la vaticane.

Cependant il ne faudrait point vouloir expliquer notre aristocratie dans toute sa complexité par une influence qui, loin d’être exclusive, n’est, croyons-nous, qu’accessoire. Pas plus que le Breton de base, pusillanime et téméraire, ne s’explique par l’abus de blé noir en crampousses, qui sont les tortillas armoricaines, ou autres poulpouts.

 

Treize Izel. Anonyme

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Un petit conte de Noël de Ploermël

On est pauvre, on n’a pas eu son prêt bancaire, on est ulcéré, pourquoi ne pas lire un conte de Noël édifiant pour se redonner le moral ?  Ce conte recueilli auprès de Fañch Binig par M. taupin-Brognard, a été traduit en français contemporain par moi-même. On y sent sourdre chrétiennitude et  celtité.

guillemetLes bretonnes sont filles du pêché, comme les autres, mais elles sont de bonnes ménagères, dures au labeur, attentives aux intersignes et respectueuses des âmes en peine qui manifestent leur présence les jours précédents Noël. Gloada était de ces chrétiennes, toujours au four et au moulin, au cimetière et à l’église, à la machine à laver et au fer à repasser… Héla elle levait le coude plus souvent qu’à son tour.

Or, la veille d’un réveillon, tandis qu’elle repassait à la patte mouille un tas de sous vêtements en dentelle, elle entendit une petite voix qui disait :

– J’ai un peu trop chaud.

Gloada fit celle qui n’avait rien entendu et continua de repasser une jolie coiffe en pain de sucre telle qu’on en portait à cette époque en Cornouailles du sud dont elle était native. Ce n’était pas le moment d’engager une conversation parce que dès qu’on se met à potiner et à parler de la pluie et du beau temps le travail n’avance pas et il est mal fait.

– J’ai chaud aussi, fit une autre voix.

Gloada qui n’aimait point qu’on insistât et ne supportait pas être interrompue lors d’un repassage délicat sentit la moutarde lui monter au nez. Toutefois elle prit sur elle et continua de repasser la coiffe.

Quelques minutes plus tard, la première voix renouvela sa remarque de manière plus péremptoire :

–  On a vraiment trop chaud !

Alors là, Gloada, bonne fille certes, mais qu’il ne fallait pas trop chatouiller, sortit de ses gonds et s’écria :

– Moi aussi j’ai chaud ! Mais j’emmerde personne, moi ! Parce que j’ai du boulot, moi ! Et que chaud ou pas il faut que ça se fasse ! Et elle vida cul-sec une bolée de lambic maison de derrière les fagots pour se calmer et parce qu’il faisait soif par cette satanée chaleur. Quant à la voix, mouchée, elle se tînt coite.

Cependant, au bout d’un moment, Gloada, regrettant de s’être laissée emporter comme un palefrenier de sexe dur, demanda :
– Vous avez toujours chaud  ?
–  Uiii, lui répondit-on faiblement à l’unisson.
– On nous ferait pas une petit poussée de fièvre des fois ? Ou si ça se trouverait, on aurait une bonne rage de dents ?
– Teuf, teuf, teuf, répondit la première voix, on crève de chaud surtout parce que tu m’as réglé sur  » toile »
– Nom de Doué ! lâcha la repasseuse qui, sortant fissa des brumes de l’alcool, entr’aperçut en lieu et place de la coiffe mâtinée string, une infâme galette collée à la semelle du fer qui puait son pneu à cent lieues et dégageait une épaisse fumée noirâtre.
– Ma pov’ dentelle ! Mon pov’ fer ! C’est pas pour me vanter, mais j’ai eu la main lourde, conclut-elle !

Puis, n’écoutant que son bon cœur, la Finistérienne plongea illico le fer à repasser et la coiffe dans une bassine d’eau fraîche.

Rentrant de son absence de travail, Billig, le mari chômeur, ne put que constater le décès de l’infortunée Gloada par électrocution.

Dieu avait en effet punie l’intempérance cause de tant de négligence. Mais, comme la ménagère avait dans un dernier sursaut de lucidité sauvé par la noyade l’âme errante d’un mort qui brûlait dans le purgatoire de son fer à repasser, Dieu la fit monter directement au ciel. Et c’est ça le plus important.