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Cochon de compagnie

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«  Je t’ai fait un cadeau pour ton remaniement, mon Chouhou…
– Quelque folie encore, murmura le Président, qui ne put s’empêcher de sourire.
– C’est un cheval d’appartement pour te promener dans le parc, reprit celle qu’on appelait du doux petit nom de Rossignol turinois dans les milieux autorisés. Tu ne te fâcheras pas ?… Il est si joli !
Et, claquant des doigts, elle fit ouvrir une porte dérobée par un huissier. Un électeur primé aux dernières élections, aveuglé par tant de lumières, sauta d’un bond dans le salon comme un taureau dans la reine de Minos.
– Oh ! le chérubin ! minauda Rossignol sur air de profond ravissement, en le regardant s’échapper.Le gros électeur était charmant, le groin lavé par les eaux grasses, avec le cercle de crasse que son continuel barbotement lui laissait près des yeux. Il sautillait de joie à l’idée d’être invité à l’Élysée et de figurer peut-être aux journaux télévisés de 20 heures, il trottait, bousculant les ministres, accourant pour lécher les escarpins, son groin ronflait de bonheur, il ressemblait à une toupie folle. Cependant que, par derrière, l’absence d’une jolie queue en tire-bouchon faisait un peu défaut.

– Je ne veux pas de ce… cochon ! s’écria le Président, contrarié d’être à court d’insulte.
– Chouchou, mon bon Chouchou, supplia Rossignol, ne sois pas méchant… Vois comme il est affectueux le cher gros. Je le débarbouillerai, je le tiendrai bien propre, je lui apprendrai à parler chic, à faire des révérences, à m’accompagner au piano. On ne peut pas le renvoyer maintenant… il vient tout juste d’être placé par le Pôle-emploi du Neuf-Trois. Il s’appelle Landru, comme le philosophe de gauche bien connu. Tiens, il te regarde, il te sent. N’aie pas peur Chouchou, il ne te mangera pas, il est omnivore. Déjà il t’adore, je suis sûr qu’il votera encore pour toi en 2012 !

Mais elle s’interrompit, prise d’un rire fou. Landru, tout à sa joie, venait de déraper sur le parquet copieusement ciré et se jetait dans les jambes du  ministre de la culture. Landru reprit sa course, criant, roulant, effarant toute la cour. Rossignol pour le calmer, dut lui donner une bassine d’eau de vaisselle. Alors, il s’enfonça dans la bassine jusqu’aux oreilles ; il gargouillait, il couinait, il grognait, il pétait, tandis que de courts frissons passaient sur sa peau épilée.
– Il y a là de quoi faire quelques mètres de boudin créole ! s’écria la  nouvelle secrétaire d’État affectée à l’Outre-mer.
– Oh non! s’écria Rossignol, pas de boudin créole, c’est trop épicé, je ne le digère pas !
– Des rillettes, alors ? fit le Président ?
– Mais c’est très mauvais pour le cholestérol, mon Chouchou !
– Quelques lanternes avec sa vessie ? proposa le ministre de la Culture, toujours à terre. Ou des sacs à main en série très limitée…
– Oh oui, des sacs à main !  des sacs pour une bonne cause ! fit Rossignol, ravi, aux anges.
Émile Gorgonzola – La fôte du chanoine bourré.
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