Guygnolade

150px-Ubu-Jarry » Ubu n’a point de pensée, ni aucun projet. Tout ce qu’il voit de bon il  le prend; on ne peut même point dire qu’il ose; dès qu’il ne déchire pas, il a peur; en même temps il conspire, il pense à trahir et livrer ses complices; mais que dis-je là ? Il ne pense point. Ce sont deux gestes en même temps. Ubu est bien au-dessous de la lâcheté, de la trahison et de la cruauté. Il faut un peu de prudence et même de retenue pour s’élever jusque-là. La sottise est bien plus haut encore. »

 » Tout ce qui règne serait donc au-dessous du pire. A ce degré d’audace il n’y a même plus de satire. La Grande Comédie se montre, et les passions, dépouillées de toute parure et de toute pensée, secouent toute l’importance par le rire. »

Ubu roi – Propos d’Alain
7 décembre 1921

separation1

ASHA . O mais qu’est-ce que c’est que ce fracas diabolique dans les combles ?

LARBIN entrant. Meussieu, y a un parachutiste doré qui veut parler à meussieu. Il a défoncé le toit en dégringolant dessus et le plafond de la chapelle itou. Do mi si la do ré ! (il lui remet une carte)

ASHA  lisant la carte . O mais qu’est-ce qué c’est que ça ?  M. Ubu , ancien proisident du  Lépine, et de Pologne ex-roi…  Par sainte Talonnette, je n’y comprends rien…  Enfin, proisident, même ancien ; roi, même ex,  ce doit être quelqu’un de distingué. Entrevoyons. Faites entrer ce monsieur par la porte des petites personnalités.

UBU en tenue de parachutiste doré. Monsieur, votre galetas est plâtreux et pue le palais rance de vieux matou. Pas d’issue d’entrée dans le toit ! j’ai du me frayer un passage dans la couverture ! conséquence mon parachute doré est filé : trous et accrocs, et je suis en poussières. A un doigt près je m’empallais sur le paratonnerre de Brest. Je vous dispense de vos excuses – mes témoins vous apporteront  la note de la blanchisseuse.

ASHA . O mais excusez l’accueil !  je ne m’attendais pas à recevoir la visite d’un distingué par le faîte,   et le jour de saint Gesticul en plus…Sans ça, soyez certain que mes gens eussent enlevé les ardoises. Mais, excusez ma curiosité piquée, la raison de votre visitation impromptue ?

UBU. Baissez d’un ton, monsieur! mais puisque tel est mon désir – je me présente : Ubu & fils, fabricateur & distributeur du « Sarkotron SGDG ». Je vous dispense de cris d’admiration.

ASHA. O mais qu’est-ce qué c’est que le « sarkotron essegédégé »?

UBU. Ne le prenez pas de si haut, monsieur ! Cornegidouille ! Mais puisque vous y tenez vraiment, je condescends à éclairer votre naine lanterne. Le « sarkotron » est une « Maschyne à causeryes et poësyes » et, comme son nom l’indique, une chose électroménagère, automatique et littéraire. Elle fait la joie des enfants et des sales-timbanques en quête de disques d’or. C’est un appareil réservé à qui n’aime pas écrire, n’a  d’idées sur rien mais veut le faire savoir. Son nom dit tout. Son étymologie vous en apprendrait bien plus, mais le temps c’est de l’argent or je suis économe.

ASHA. O mais, c’est qué …

UBU. Comme vous dites ! La merveille, en sus, est en langue orbicole. Il suffit d’une poussée sur ce bouton pour créer à loisir un condensé de discours – ou de chanson – compréhensible pour un Hottentot du Morbihan. Vous me remercierez après l’achat ! L’essayer c’est l’adopter ! appuyez ici..

ASHA. O mais….

M. UBU. Appuyez ! mon temps est précieux je l’ai déjà dit ! et d’autre amateurs se pressent déjà au portillon de leur renommée !

ASHA,  il appuie sur le bouton rouge. O mais, d’accord.

Le Sarkotron. – Merdre !

ASHA,  il appuie à nouveau sur un bouton.

Le Sarkotron. – Merdre !

ASHA. il appuie encore sur un bouton.

Le Sarkotron. – Merdre !

UBU, lui enlevant la machine des mains – Comme vous y allez, monsieur ! n’abusez pas de ma bonté ! un essai est  un essai, et  vous n’avez encore pas mis un neuro dans ma boîte à phynance ! Alors, qu’en dites-vous du Sarkotron ?

ASHA. O mais, c’est qué… il n’y  a que de la merdre qui en sort. Toujours la même merdre…ça pue la merdre à la fin !

UBU . –  Que de la merdre ! c’est la meilleure du Quinquinquennat… Que de la merdre ! mes bras qui ballottent vont tomber des nues … mais c’est vous qui en avez plein votre  paire d’oneilles de  merdre ! chaussez plutôt celles d’un mélomane,  bilboquet sans boule !   Réécoutez plutôt ( il appuie plusieurs fois sur le bouton rouge )

Le Sarkotron. –  …  Merdre !…  Merdre !…  Merdre !…  Merdre !.. Merdre !… Merdre !

ASHA. O mais, c’est qu’est-ce qué je disais !

UBU. –  Innocent horrifyque ! Il n’entend rien le mal embouché en braies embrennées ! Apprenez que la première « merdre » est une merdre politique et fait un discours en cas de cryse, sachez que la deuxième est «  économique » et fait un discours en temps de cryse, entendez que la troisième est poëtique et fait une chanson en temps de cryse, oyez que la quatrième  fait une motion de congrès en temps de cryse, esgourdez que la cinquième est catholique apostolique et fait un discours à un pape romain…

ASHA. O mais, c’est famousse & marvellousse !  Moi qui sèche sur mes sermons aux banquiers !

UBU. –  Merci monsieur de revenir à de meilleurs sentiments. Et comme c’est l’année des Guygnols, la douzaine de sarkotrons vous est offerte pour le prix de treize.

ASHA. C’est donné.

rideau rouge

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